Interview croisée de l’auteur et du metteur en scène

Lionnel Astier, vous êtes l’auteur de La nuit des camisards, comment avez vous abordé le sujet ?
L.A. Dans la plus simple et vraie vocation du théâtre, c’est-à-dire comme une histoire intensément humaine, sans parti pris religieux, où la conviction de chaque camp
est exposée à égale importance dans un moment précis de notre Histoire.

Une représentation historique donc ?
L.A. Non, car l’expression même n’a pas de sens. Toute représentation implique une interprétation. C’est une pièce de théâtre destinée à toutes et à tous, spécialistes et profanes, car c’est une fable sur une aventure humaine hors du commun qui, comme toute fable, se doit d’être édifiante et d’amener sa part de vérité.

Vous vous appuyez quand même sur des faits historiques ?
L.A. Oui, mais l’Histoire ne dit pas tout et laisse des brèches, des espaces temps inoccupés. Là, le théâtre peut se glisser. D’une part, personne ne détient la vérité historique, d’autre part le théâtre ne la cherche pas. Il lui préfère la densité des sentiments. C’est aussi, je pense, ce que vient chercher le public de théâtre. Il a une prédilection pour les petites histoires qui aident à concevoir la grande.

Gilbert Rouvière vous mettez en scène La nuit des camisards.
La première représentation était en 2008 à Saint-Jean-du-Gard, comment le spectacle rebondit-il ?
G.R. C’est une histoire qui parle à tous. D’abord par le texte de Lionnel qui, bien que parlant des camisards, est intemporel.
Ensuite, par les acteurs. Ce spectacle est régénérant et nous le reprenons à chaque saison avec encore plus d’envie et de plaisir. Evidemment ce plaisir et cette envie nous sont donnés par les spectateurs, certains sont venus voir le spectacle chaque année : alors nous nous disons que ce spectacle est important pour ce pays.

17000 spectateurs depuis la première représentation, quel est le moteur de ce succès ?
G.R. Les retours sont très positifs, le public, dans toute sa diversité, est heureux de ce spectacle car théâtralement parlant il est « vivant », il est beau et, surtout, il s’adresse à tous (il ne s’adresse pas qu’à nous, les « Cévenols »). J’aime bien dire que le théâtre est un des derniers espaces de liberté et un espace de convivialité. Avec cette idée,
le théâtre est un lieu qui rassemble, où la parole circule, où il y a une dimension humaine… Cela devient rare dans le monde où nous vivons…

L.A. Faire du théâtre, c’est déjà s’adresser au plus grand nombre. Et faire du théâtre à partir de l’Histoire implique de bannir toute idée de commémoration et de tentative de reconstitution. J’aime l’idée que monter un spectacle ressemble à un cadeau que l’on destine à son meilleur ami.

Quels sont les événements contemporains qui évoquent le plus, pour vous deux,cette nuit du 24 juillet 1702 ?
G.R. La Syrie et tous les conflits d’aujourd’hui. N’oublions pas que c’est la principale raison avouée de tous les conflits de la planète aujourd’hui : au nom de la religion, des hommes et des femmes s’entretuent avec violence et férocité.
L.A. Toutes les résistances, tous les combats pour la liberté de corps et de conscience. Tous les conflits où mourir devient moins important qu’obtenir la reconnaissance de sa personne, de son peuple et de son droit.

Quelle est la particularité de la mise en scène ?
G.R. L’idée de l’assemblée où on vient écouter des gens a vraiment été mon fil rouge. D’abord aller « au désert », c’est-à dire trouver un lieu isolé et clandestin, et ensuite ne pas installer le spectateur dans un rapport traditionnel de frontalité, mais le mettre au milieu de l’histoire. « Le désert » fait partie de notre mythologie de gamins, à Lionnel et à moi, notre ADN commun.

Vous êtes tous les deux Cévenols ?
G.R. Oui, le même « cursus ». Nés à la maison de santé cévenole, école primaire, lycée Jean-Baptiste Dumas… et puis quitter Alès pour aller voir ailleurs…

Votre itinéraire commun débute ici ?
L.A. Non, nous avons commencé à travailler ensemble en 1996. Depuis, nous nous sommes régulièrement retrouvés. Gilbert, toujours comme metteur en scène, moi, comme acteur ou auteur.

Quel élément a déclenché votre collaboration pour ce spectacle ?
L.A. C’est un projet d’amis qui s’intègre dans notre histoire commune, directement sorti de nos origines.
G.R. Je partage totalement… L’envie de rassembler des gens autour de ça… et aussi de transmettre… de raconter, comme les vieux avant nous racontaient…